Ce terme, souvent employé à tort et à travers, soulève plus de controverses, d'aprioris et de malentendus qu'il ne devrait.
Comme le précise en préambule et à juste titre Wikipédia, "La démocratie peut donner lieu à des interprétations différentes". L'article énumère et commente ces différentes variantes, tout comme le fait plus succinctement Larousse, ainsi que bien d'autres dictionnaires à leur manière.
Voici "ma" définition, très personnelle, agrégeant et condensant plus ou moins partiellement les définitions courantes, mes connaissances générales et spécifiques, notamment en théories juridiques (droit applicable et philosophie du droit), ainsi que mes observations en géopolitique contemporaine :
Je mets généralement « démocratie » entre guillemets car j'entends souvent dire que « dans les faits elle n'existe pas ».
Le terme « démocratie » ne doit pas être pris au premier degré de sa définition (pouvoir par le peuple), ni même comme un modèle parfait et possible, mais comme une aspiration. Un but à atteindre, même si ce ne sera jamais le cas, puisqu'au surplus de ne pas être souhaitable, « tout le pouvoir au peuple » ne peut être viable (pour gouverner, il faut bien une concentration des pouvoirs par quelques 'uns en représentation du peuple).
Quant au véritable libre choix d'un peuple à désigner ses représentants, c'est un fantasme qui en restera toujours un, puisqu'en la matière nos choix sont généralement très limités (ce ne sont pas forcément les plus sages et les meilleurs qui se présentent) et que de toute façon ils sont toujours plus ou moins influencés (nous n'aurions rien d'humain dans le cas contraire).
En fait, même si la « démocratie » reste un rêve d'idéaliste, elle se traduit quand même dans la réalité par une volonté de suivre une direction vers laquelle il faut toujours essayer de tendre, car à son opposée il y a la dictature, l'oppression (et là on ne rêve plus, rien n'est impossible et le but peut être rapidement atteint).
On pourrait presque caractériser une démocratie comme l'opposée d'une dictature. Ce n'est évidemment pas si simple.
Les conditions préalables et essentielles à la démocratie sont en théorie :
- Une constitution définissant une structure particulière de l'État, consacrant la séparation des pouvoirs (exécutif, législatif et judicaire), les règles de base d'accès aux représentions de ces pouvoirs (procédures électorales et de nominations, durée maximale du mandat des élus et conditions des nominations), ainsi que la garantie et la protection des libertés individuelles (dont celles d'expression et d'accès à l'information, la pluralité illimitée des sources et de leur accès devant être garantis),
- Un multipartisme effectif, qui avec la libre expression et la libre circulation de l'information, permet aux différents courants de pensée et projets sociaux d'être représentés,
- Une procédure électorale dont la fiabilité et l'impartialité sont constitutionnellement garantis, contrôlée par une instance judiciaire indépendante du pouvoir et des partis (mais sous recours possible de ces derniers), garantissant en théorie et en pratique, l'égalitaire et la liberté de choix pour chaque citoyen, sans pression ni contrainte d'aucune sorte, même suggérée (comme par exemple la simple présence d'un homme en arme dans un bureau de vote, fusse-t-il gendarme et pour raison de sécurité, est et doit rester une cause d'annulation de tous les votes dudit bureau),
- Une limitation de la durée et de l'étendue des pouvoirs dans le mandat donné par le peuple à ceux qu'il aura désignés (selon la constitution ou à défaut, définie dans la procédure l'électorale précitée),
- La représentation effective de la volonté du peuple, exprimée à la majorité dans les procédures électorales et autres modes d'expression (référendums par exemple), ce qui nécessite de résoudre l'épineux et complexe problème de l'abstentionnisme (vote obligatoire ?).
Vous remarquerez au passage que "la Russie de Poutine" qui se dit pourtant "démocratique", fait l'impasse sur bien des critères essentiels ci-dessus (ne seraient-ce que l'absence effective de multipartisme, la limitation des libertés individuelles, d'expression et d'accès à l'information, l'extension des pouvoirs et de la durée du mandat du président, l'impossibilité pratique de recours sur les irrégularités électorales). Ces manquements caractérisent les fausses démocraties (qui s'en donnent l'apparence ou qui ont gravement dégénéré), qui bien souvent cachent de vraies dictatures (Fédération de Russie bien sûr, mais également le cas de certains pays d'Afrique et d'Amérique du Sud).
A la théorie juridique, il faut ajouter d'autres aspects et précisions pour caractériser et valider un Etat démocratique :
Si les élus n'accèdent pas toujours au pouvoir pour leurs compétences, ils doivent être assurés d'en partir du fait de leurs erreurs, selon une procédure de destitution préalablement légiférée ou plus généralement à la fin de leur mandat. Celui-ci ne doit être ni trop court (pour laisser le temps de la mise en œuvre d'une politique), ni trop long (d’abord pour ne pas créer des situations de rente ou d'immobilisme, mais surtout pour ne pas laisser s’enkyster une accumulation d’erreurs préjudiciables au pays).
Pour faire un raccourci intellectuel, on pourrait dire qu’une démocratie se caractérise, non pas par le libre choix d'un peuple à mettre un pouvoir en place, mais par sa possibilité d'en changer facilement selon des règles préétablies (non modifiables par le seul pouvoir en place). C’est le principe de l'essai-sanction en vigueur dans le privé, un peu comme le directeur général d'une grande société, viré ("remercié") par ses administrateurs et actionnaires pour ses incompétences.
Par ailleurs, la dimension de reconnaissance internationale me parait importante. Les autres démocraties, reconnues comme telles parmi les membres de la communauté internationale (l'ONU pour l'heure) doivent, au moins tacitement, reconnaitre l'état réellement démocratique d'une nation.
Dans les faits, aucun gouvernement ne peut décréter seul, arbitrairement, qu'il a été démocratiquement élu, sans l'approbation internationale, sans que ne soient démontré le caractère démocratique des conditions de son arrivée ou de son maintien au pouvoir. Un autre élément d'appréciation sera celui du niveau de corruption présumé dans le pays.
En Europe la « démocratie pluraliste » (suffrage universel, séparations des pouvoirs, déroulement des élections, … + multipartisme, diversité des opinions et de leur représentation) est une condition essentielle d’appartenance et de maintien dans l’Union. Le respect des règles de la démocratie et de leur mise en œuvre par chaque pays est constamment sous le contrôle des autres membres. En cas de dérapage il y a un rappel à l’ordre (ce fût récemment le cas pour la Hongrie d’Orban), pouvant être suivi de sanctions (comme la suppression de certaines aides) et à terme, d’une exclusion (ce qui n’est encore jamais arrivé et à mon avis n’est pas près d’arriver, tant les peuples de l’UE sont majoritairement attachés à la notion de démocratie, même si tout le monde ne la définit pas exactement de la même manière).
Aucune démocratie dans le monde n’est identique (dans le détail), mais chacune d’elle répond à minima, aux conditions préalables précitées.
Je rajouterais que plus un peuple est correctement instruit et informé, plus la qualification de "démocratie" est méritée, approchante au plus près de sa forme idéalisée.
En effet et ce n'est qu'une appréciation très personnelle, j'ai du mal à envisager une démocratie digne de ce nom dans un pays où plus de 20% de la population est illettrée (niveau au dessus de la simple alphabétisation). En ce sens et toujours de mon point de vue, les pays où c'est effectivement le cas (l'Inde par exemple) ne sont que des ersatz de démocraties.
Ainsi il faut reconnaître que certains pays ne sont pas prêts à la démocratie et que vouloir installer celle-ci "à tout prix, envers et contre tout" ne peut qu'amener au désordre, voire au chaos. La situation d'un pays passant de la dictature à une tentative démocratique ratée, entrainera une telle désorganisation sociale et économique, que le peuple se retrouvera dans une situation bien pire que la précédente.
Pour les pays prêts à la démocratie (taux de lettrisme suffisant), je rajouterais volontiers la condition de "vote éclairé", à savoir d'un minimum de connaissances, d'une part du fonctionnement des institutions du pays (instruction civique) et d'autre part des enjeux principaux, sociaux et économiques. Mais comment évaluer cela sans porter atteinte à la condition essentielle "des libertés individuelles fondamentales" ? Sans aller au "permis de vote" (quoique ?), je pense que cette question mérite d'être étudiée dans nos sociétés de plus en plus désinformées et manipulées. Dans le cas contraire, la démocratie passera du statut d'idéal, à celui d'illusion.
Pour contourner ce problème et en attendant une meilleure régulation de l'information (sans pour autant la limiter), je ne vois que le suffrage indirect. Les moins lettrés élisant les plus instruits, à défaut des plus sages. Le suffrage universel ne devrait être réservé que pour les plus grandes orientations nationales (constitutionnelles par exemple), proposant des choix aussi simples que radicaux.
Vous l'aurez compris, à l'heure des réseaux sociaux débridés, des théories du complot et des deepfakes, je suis de moins en moins en faveur d'une démocratie directe (sa principale faiblesse qui la met actuellement en danger de mort), préférant de très loin une démocratie imparfaite à une farce démocratique.
Jack
Plus on apprend, plus on devrait adopter l'incertitude comme mode de pensée.