Pour se mettre d’accord ou commencer à discuter sur le fond d’un sujet, il y a deux écueils à passer :
- Celui des faits : s’ils ne sont pas définitivement établis, il me parait prématuré de controverser à leur sujet (sauf à faire un peu de prospective, tout en étant conscient que l’on ne s’appuie que sur des hypothèses). Si le désaccord tient à leur réalité même (concept de réalités alternatives), on n’est pas plus avancé. Le débat restera limité à une éventuelle démonstration de la seule réalité possible. Le problème actuel, largement amplifié par les réseaux sociaux, est que les faits sont de plus en plus discutés, déformés, travestis ou tout simplement niés. Comment établir une discussion, installer un échange intelligent, si nous sommes dés le départ en désaccord sur les faits, voire de leur réalité même ? J’approfondissais un peu cette question dans ce billet : « qu’est-ce que la vérité », suite à cet excellent article de The Conversation du 16/03/2022 « Comment Donald Trump et Vladimir Poutine dévoient le concept de vérité ».
- Celui des chiffres et des statistiques sur lesquels il faudra trouver un consensus, sauf à ce qu’ils soient justement l’objet du désaccord. Dans ce cas la discussion sera limitée à une recherche de références et d’avis sur la fiabilité des sources. On n’est pas loin d’un échange sur la réalité même des faits. La discussion s’annonce laborieuse.
Bien plus intéressante est la confrontation d’idées au-delà des faits et des chiffres, quand les opinions peuvent s’échanger de façon constructive, s’additionner ou se télescoper, se tempérer ou se modifier, sans avoir le nez sur son Smartphone et Google pour tenter de se départager.
Ne vous êtes-vous pas déjà entendu dire « tu es dans la pensée unique », simplement parce que vous étiez d’accord avec ce que dit la grande majorité des personnes s’exprimant dans les médias, du moins les plus connus. Parfois cette réflexion est suivie d’un « pense par toi-même », comme si avoir un avis largement partagé par d’autres, signifierait que l’on n’a pas pris le temps d’y réfléchir et que nous ne faisions que bêtement répéter l’opinion la plus répandue. Très souvent cette remarque émane de personnes assez branchées « théories du complot », qui au-delà d’un esprit de contradiction bien affirmé, pensent surtout que les principaux médias « reconnus » ne disent pas la vérité et qu’il faille chercher celle-ci sur les réseaux sociaux (le plus souvent « de derrière les fagots », si vous percevez ce que je veux dire).
Tant que nous ne sommes pas sous le joug d’une dictature et que les sources traditionnelles d’infos à notre disposition sont nombreuses et variées, pas la peine d’aller sur les réseaux sociaux pour chercher la vérité. Éventuellement par curiosité, plus certainement pour rigoler ou s’amuser, mais pas pour se tenir au courant et comprendre le monde qui nous entoure.
Je crois au métier de journaliste (tant qu’ils sont nombreux, d'avis et d’obédiences différentes, que leurs sources sont différentes et peuvent être recoupées) dont le métier, s'il est fait avec sérieux et compétence, consiste à vérifier et recouper les informations recueillies avant de les rendre publiques. Dans notre pays et plus généralement en occident, nous avons un choix suffisant pour faire la différence entre bon et mauvais journalisme.
Pour ma part, je n’irai donc m’informer sur ces réseaux avec un VPN que lorsque la dictature sera installée en France (pas tant que l’Europe existera, et donc pas de mon vivant … à priori).
Dans une démocratie la « pensée unique » (ou « pensée commune ») est ce que la majorité des gens pensent à un moment donné … ce qui ne veut absolument pas dire que cette majorité « pense » juste, car comme le dit Walter Lippmann « Lorsque tout le monde pense la même chose, c'est que personne ne pense ».
Mais entre se comporter comme un mouton dans son troupeau et s’égarer dangereusement, il y a de la marge. S’écarter de la « pensée commune » me parait donc plutôt positif (c'est à partir de là que naissent les idées nouvelles et la créativité), … mais à une condition quand même : que ce soit à court-terme !
En bourse on appelle cela être « contrarien » (acheter quand les autres paniquent, ou vendre quand la majorité des intervenants est euphorique, que les pressions acheteuses font la loi du moment). Lorsque j'y étais très actif, j'étais plutôt dans cette posture et cela m'a réussi. Mais le rester trop longtemps (ou « plus que raisonnablement ») aurait été ruineux !
A long terme, continuer de penser « à contre-courant » devient un entêtement, rarement bénéfique, parfois aux frontières de la stupidité, voire du trouble psychotique (psychorigidité ou plus grave).
Pourquoi ? Parce ce que si la majorité des gens continuent de penser dans le même sens, ce n'est pas sans raison (dans tous les sens du terme). C'est parce que les faits confirment cette pensée et qu'ils ont donné tort à ceux qui pensaient le contraire. Il est temps pour ces derniers de se rendre compte qu'ils s’étaient trompés.
Tout le monde peut se tromper. En fait, les gens se trompent beaucoup plus souvent qu'ils ne veulent l’admettre (ce serait lié à un mécanisme psychologique protecteur, participant à la confiance en soi). Personne ne peut avoir une analyse exhaustive d'un évènement récent ou prédire l'avenir avec exactitude. Nous le faisons chacun avec plus ou moins d'efficacité, en fonction de nos connaissances, notre niveau d'information et d'expertise dans le domaine concerné. C’est parfois au petit bonheur la chance, même si sur le moment on est persuadé d’être perspicace dans notre analyse du présent ou de l’avenir.
L’analyse « historique » (évènement passé, récent ou en cours) :
Tout phénomène complexe, actuel ou récent qui n'est pas encore entré dans l'histoire, doit être analysé et confirmé par les experts de la question (tout du moins faire consensus pour la grande majorité d’entre eux), avoir réuni toutes les preuves indiscutables nécessaires avant de rentrer dans le champ des certitudes, et ainsi devenir un fait avéré, quelque chose de certain et de difficilement discutable.
Les évènements historiques, depuis longtemps étudiés, sur lesquels les historiens ont suffisamment de recul, de preuves ou d’indices concordants, ne sont plus vraiment discutables et il est difficile de tenir à leur propos un raisonnement contraire à ce qui est communément admis. Ce qui le font sont appelés « révisionnistes » et sauf exception, leurs théories ne résistent pas longtemps au savoir et à la logique.
L’analyse prédictive :
L'avenir comporte beaucoup plus d'aléas et d'intrications qu'on pourrait le penser au premier abord, parfois même pour ce qui pourrait paraitre évident, ce que l’on interprète comme la suite logique d’une succession de phénomènes déjà observés.
Or cette « pensée de premier abord » qui consiste à agréger de façon rapide et simplifiée notre savoir, notre expérience et ce que nous pressentons (ce que l'on appelle l'intuition), n'est finalement qu'une estimation, une approximation de ce qui pourrait se passer, une simple probabilité. Il ne peut en être autrement.
En effet, le futur est par essence trop aléatoire pour être prédit correctement (encore moins avec exactitude), sans risquer de se tromper. Même le plus puissant des ordinateurs au monde, ni la prochaine génération de calculateurs quantiques gonflés à l'I.A, ne pourront agréger avec suffisamment de précision l’immense quantité de paramètres nécessaires ainsi que toutes les intrications de cause à effet qui en résulte, pour prédire avec certitude l'avenir. C'est la fameuse analogie du "déplacement d'air créé par le vol d'un papillon en Chine ayant un effet participant à la formation du prochain ouragan qui s'abattra sur la côte Ouest des USA".
Question de tempo, de contexte et d’évènement analysé :
Croire différemment des autres, ne pas s'aligner sur « la pensée commune », dépend bien évidemment de ce dont on parle. Dans le cas général, je pense que c’est une bonne attitude, à condition de rester logique et de ne pas persister, si à l'évidence, les évènements à long ou moyen terme nous donnent tort.
Dans l'analyse des faits démontrés (ou franchement peu discutables), passés et actuels, « la pensée commune » est celle que l'on peut tenir pour vraie car appuyée de l'avis de spécialistes (scientifiques, historiens, journalistes investigateurs, analystes de la question) dont on peut raisonnablement accepter le consensus, à de très rares exceptions historiques prés (toute règle à son exception).
Je ne prétends donc pas, de par ce post, faire le tour de la question de ce qu’est « la pensée juste », si tant est que cela puisse avoir un sens, mais tordre le cou à des aprioris au sujet de « la pensée unique » et les bonnes ou mauvaises raisons, toujours à priori, de ne pas s’y conformer.
Quant à « la vérité », elle ne peut exister que dans une circonstance, à un moment et en un lieu donné. Au moindre doute sur l’une de ses composantes, on ne peut qu’essayer de s’en approcher, mais cela n’empêche pas de pouvoir en discuter … tant que nous sommes en démocratie, un autre sujet d’intérêt pourtant entouré de bien des aprioris aussi, de controverses et mauvaises définitions. Voici la mienne.
Quant à la « pensée commune » dans une dictature, c’est celle que le pouvoir dicte et le terme de « pensée unique » est parfaitement approprié (comme « parti unique »). En fait, il s’agit plutôt de « l’expression de ce que l’on pense » et le faire « à contre-courant » serait donc « manigancer contre l'État » ce qui dans ce type de régime, est généralement passible de poursuites ou de déclassement social (au mieux).
Alors réjouissons-nous de pouvoir encore débattre, dire ce que l’on pense et échanger librement, quitte à nous disputer un peu, sans risquer l’aller en prison (ou pire encore), dans un monde où la prochaine bipolarité sera celle des démocraties et des dictatures (ce qui me parait déjà être le cas), après celle du libéralisme et du communisme (notions plus économiques qu’idéologiques, même si les deux sont bien sûr étroitement liées).
Quitte à me répéter, je pense que dans l’ordre, l’absence de débat mène aux idées reçues, aux divisions et au sectarisme, puis au nationalisme (qui comme la religion, se fonde plus sur des dogmes que sur la raison), et enfin à la guerre (qui n’est que « le prolongement de la politique par d’autres moyens »).
@+
Jack
Plus on apprend, plus on devrait adopter l'incertitude comme mode de pensée.