02 novembre 2012

Les catastrophes sont-elles économiquement viables ?

En fin de compte, l'économie c'est quoi ? … Un déplacement continuel d'argent d'une poche à une autre, et ponctuellement, par paliers, un accroissement de richesses au rythme des "bonds technologiques".
Si ce déplacement ralentit, l'économie ralentit de même. Quant aux avancées technologiques créatrices de richesses, elles sont plus difficiles (voire impossibles) à réaliser dans une économie atone.
Très schématiquement, l'argent va de l'épargne (les investisseurs) aux entreprises, puis des entreprises à ses acteurs (sous-traitance et investissements, impôts, salaires, intérêts aux actionnaires et prêteurs), puis retourne à parts inégales, en partie vers les entreprises (pas forcément les mêmes, ni dans les mêmes États) avec la consommation des ménages et les dépenses d'État, et en partie vers l'épargne au travers de différents agents (placements, banques, fonds, assurances, ...). La boucle est bouclée.

Mais tel un goulet d'étranglement, cette épargne ne se constitue ni ne se redistribue pas de façon homogène, continue et régulière dans l'économie. De plus elle "voyage" d'une économie à une autre, d'un pays à un autre et subit des variations de change (monnaies). Quant aux nations, elles peinent à contrôler ces flux. Ainsi et c'est en fait tout le problème, l'épargne constituée par l'économie d'un pays, peut lui échapper et être utilisée par une autre (investie dans une autre économie).

Alors dans ce contexte, les guerres ou les catastrophes stimulent-elles l'économie ?
 
Cercle Finance le 01/11/2012
http://www.boursorama.com/actualites/paris-bonne-entame-de-novembre-3-bonnes-stats-us-en-soutien-76b98e7c65e386f0cc24c29dae668d93
"Avec les 50Mds$ de dégâts estimés après le passage du cyclone Sandy (le coût en est révisé à la hausse tous les jours), des économistes tablent sur un bon coup de pouce à la croissance des Etats Unis du fait des travaux de réparation et de reconstruction qui vont être engagés."

Ce même jour, le CAC40 grimpait de 1.35% (une excellente performance par les temps qui courent) et le Nasdaq (USA, pays d'accueil de Sandy) ... de 1.44% !
Tout serait-il dit ?

Si les catastrophes (naturelles ou humaines) sont dans un premier temps et à l'évidence destructrices de richesses, elles provoquent aussi un important déplacement de celles-ci, qui à lui seul, peut "stimuler" l'économie.

L'évènement imprévu va forcer l'épargne à se dénouer, et ce prioritairement dans le pays où l'évènement a eu lieu. Cet afflux de capitaux essentiellement consacré à la reconstruction, stimulera l'économie et celle-ci pourra à son tour stimuler la créativité, génératrice de richesses.

Connaissez-vous ou vous rappelez-vous de "la théorie de la vitre cassée" (j'avais fait un billet à ce sujet en Avril 2011, suite à un débat sur les effets positifs ou négatifs de la catastrophe de Fukushima au Japon) ?
Cette théorie censée faire taire ceux qui disent qu'une catastrophe est bonne pour l'économie, évoque un évènement imprévu (la vitre cassée) qui va détourner une dépense initialement prévue pour autre chose. Au lieu de s'acheter des souliers et faire ainsi travailler le cordonnier, le consommateur va devoir remplacer la vitre et faire travailler le vitrier à la place. Il n'y là aucune création de richesse mais seulement un déplacement. Pour un État, une catastrophe va consommer des budgets qui étaient initialement prévus pour autre chose (redistribution sociale ou grands travaux par exemple). Jusque là, on ne voit effectivement pas en quoi l'économie est stimulée. On a simplement remplacé une dépense par une autre.

La parabole “de la vitre cassée", qui parait-il servirait encore d'illustration dans les écoles de commerce et que certains économistes se plaisent à rappeler, est néanmoins trop simpliste. Il est vrai qu'elle date quand même du XIX° siècle. A cette époque les mécanismes économiques étaient plus simples et l'ingénierie de l'assurance encore à ses balbutiements. Si on replace l'évènement de la vitre cassée de nos jours, le consommateur s'achètera quand même ses souliers et puisera dans ses économies pour remplacer la vitre ou actionnera son assurance habitation. Les dégâts d'une catastrophe seront payés, non pas uniquement par l'État, mais en grande partie par les assurances, qui ne sont autre que des "réserves financières" (économies du consommateur ramenées à l'échelle d'une nation). Cette "réserve" accumulée par les assurances, n'est autre qu'une épargne plus ou moins forcée (primes d'assurances plus ou moins obligatoires).

Aucune création de richesse d'accord, du moins à court terme, mais qu'en est-il de la "stimulation économique" en raison de ce déplacement d'argent, de l'épargne vers l'économie ? Et cette stimulation, si elle a lieu, ne pourra-t-elle pas au final, créer un peu de richesse supplémentaire ?

En fait, un évènement imprévu "oblige" à puiser dans l'épargne et "la canalise" en désignant son affectation immédiat. Aucune hésitation, pas de discussion, pas de controverse, il faut le faire et c'est urgent ! En période calme, sans cette urgence, l'épargne serait restée inutilisée ou pire, aurait pu être mal utilisée. Un évènement météorologique par exemple, obligera les décideurs locaux ou nationaux à débloquer des fonds (ou obligera les assureurs de le faire) pour réparer, reconstruire. Certes des usines auront été touchées et des emplois provisoirement perdus, mais d'autres seront immédiatement créés et des pans entiers de l'économie profiteront de la manne financière. La reconstruction sera une manière de refaire plus neuf et mieux, et sera donc source créatrice de richesses supplémentaires.

Un individu ou un État qui a des réserves financières (ne serait-ce qu'au travers son système d'assurances obligatoires ou fortement suggérées), qui sera de surcroit assez solvable ou "prometteur d'avenir" pour emprunter, une catastrophe pourra effectivement stimuler son économie. Pour un individu ou un État déjà sur la corde raide, pas ou mal assuré, l'imprévu ne fera que l'enfoncer encore un peu plus. Entre les répercutions d'une catastrophe en Haïti et aux USA, il n'y a pas photo. On pourrait juxtaposer les lois économiques à celle du vivant : si l'arbre ou l'animal était robuste, il pourra résister à l'agression et ne s'en sortira que plus robuste. Malheur aux faibles, l'économie comme le nature, ne connaissent pas la compassion.

Mais tout raisonnement correct s'avère généralement faux quand on le pousse à l'extrême. Si un évènement imprévu, voire catastrophique, peut doper l'économie, ce n'est pas systématique, ni gagné d'avance. Cela dépend bien évidemment de l'importance des évènements, de leur fréquence, de la solidité du pays qui les subit et surtout de la qualité des plans de refinancement et de la mise en œuvre de la reconstruction. Au-delà d'un certain seuil, l'économie peut être anéantie et le pays s'enfoncer dans la spirale de l'endettement.

Aucune catastrophe n'est donc à souhaiter pour relever une économie. Cela n'empêche pas que l'on puisse se poser la question de ses effets, une fois celle-ci arrivée. Même pour les USA, un coût estimé de cinquante milliards de dollars pour Sandy, ce n'est pas rien.
Mais à titre de comparaison, l'ouragan Katrina a coûté plus de cent milliards de $. Le bénéfice annuel des grandes entreprises Américaines se chiffre aussi en dizaines de milliards ($ 39.5 Mds en 2006 pour Exxon Mobil, un record certes) et le coût direct de la guerre en Irak (hors coûts indirects ou retombées économiques trop difficiles à chiffrer) avoisinait quand même les 100 Mds de dollars par an (des chercheurs ont avancé un coût total actualisé de 2.267 Milliards engagé depuis 2003, ce qui fait une moyenne de $ 200 Mds/an - un sénateur a estimé le coût moyen de cette guerre à 246 Millions par jour, soit $ 90 Mds par an).

Les américains attribuent surtout les causes de leur déficit public (abyssal) aux déviances du système bancaire, mais oublient un peu trop facilement le coût des deux guerres qu'ils ont mené en Afghanistan et en Irak. En ce sens, le discours des républicains est parfaitement hypocrite ou dénué de sens. D'un côté ils veulent une réduction immédiat de ce déficit (sans hausse d'impôts, mais en coupant dans le social), et de l'autre une augmentation du budget militaire (voire même avec maintient de la présence en Afghanistan et en Irak).

Toujours est-il que dans ce déficit budgétaire Américain, la guerre d'Irak qui était une dépense décidée, pèsera certainement beaucoup plus que les dépenses imposées pour réparer les dégâts des deux dernières grandes catastrophes climatiques. D'accord, l’un et l’autre s'additionnent, mais l'hémorragie budgétaire des dépenses militaires en Irak est maintenant stoppée (pour 98%) ce qui devrait laisser de la marge.
Précision : la dette n'est pas autre chose que de l'épargne ... future (au lieu de mettre régulièrement de l'argent de côté en prévision de le dépenser plus tard, on le dépense tout de suite en s'engageant de le rembourser régulièrement). Voilà pour l'illustration d'une épargne plus ou moins bien utilisée, de façon plus ou moins volontaire.

Beaucoup d’économistes répugnent à admettre qu'une catastrophe puisse doper l'économie en raison des malheurs humains qu'elle soulève. La remarque pourrait paraître choquante et risquerait surtout d'être mal interprétée, mais "constater" n'est pas "souhaiter".
Poussons le cynisme encore un peu plus loin (pour rappel, le cynisme est l'art de dire des vérités déplaisantes).
Tout comme on peut s'interroger sur l'impact économique des catastrophes, on pourrait aussi s'interroger au sujet des retombées économiques éventuelles des guerres, comme les actions militaires menées par les USA dans le monde (ventes d'armes et toute l’industrie qui tourne autour, pressions et implantations économiques).
Et pourquoi pas, tant qu'on y est, une bonne vielle guerre mondiale pour enfin sortir de cette crise qui semble s'éternise, voire même s'aggraver ? « Vingt dioux, rien d’telle qu’une bonne guerre pour relancer l’économie ! », comme disent certains adeptes d'aprioris stupides à la vie dure.

Dans un premier temps, une guerre ne relance que l'industrie de l'armement. A la sortie, elle abouti à la ruine du perdant avec éventuellement une relance économique du gagnant. Un endettement long terme pour les deux belligérants, c'est sûr. Avec les vies, des biens durables sont perdus. Les ressources alimentaires sont également à reconstituer. A la fin de la dernière guerre (prés de 50 millions de morts, ce qui laisse imaginer le nombre d'handicapés et de familles détruites), ce fut plusieurs millions de personnes sur les routes, autant d'individus déracinés, des souffrances humaines pendant plus de dix ans. Il fallut pratiquement le double pour que l'économie se relève en Europe.
A l'inverse, l'économie des pays non directement touchés (matériellement s’entend) comme les USA, de surcroit contributeurs à la reconstruction de ceux qui l’ont étés, fut rapidement et fortement stimulée. Mais l'histoire a prouvé qu'au fur et à mesure de l'avancée des civilisations, les guerres sont toujours plus destructrices. Il n'est donc pas certain qu'une prochaine guerre mondiale puisse enrichir qui que ce soit. Comme le disait Einstein "je ne sais pas à coup de quoi sera faite la 3ème guerre mondiale, mais ce qui semble sûr, c'est que la 4ème se fera à coup de pierres et de bâtons".

Seule certitude : un évènement imprévu majeur modifie toujours l'économie et la technologie. En bien ou en mal, faut voir !
La dernière guerre mondiale a été à l'origine d'un "saut technologique" important et indéniable, alors que la suivante pourrait bien nous ramener au moyen âge (ce qui est aussi une modification économique et technologique).

Les paris sont ouverts sur les retombées probables, non plus radioactives mais économiques, suite à l'écrasement sur la planète d'une comète de type Chicxulub (*) au Mexique (mais oui rappelez-vous, celle qui a causé la disparition des dinosaures).
 
@+
Jack 
(*)  Chicxulub (en Maya) : la queue du diable.