16 mars 2018

Vilains actionnaires

Olivier Besancenot. Je l’aime bien. Intelligent et humaniste certainement, paraissant sincère et “bonne tête” comme on dit. J’ai souvent entendu des raisonnements sensés de sa part, en dehors de ses avis exagérés (même s’il a raison d’en dénoncer d’autres) et son idéologie utopiste (monde de bisounours, inadaptée au genre humain).

Mais hier soir lors de "L'Émission politique" sur la 2 quand il fustigeait “les actionnaires”, avait-il bien réfléchi au rôle de l’actionnaire dans l’économie ?
Sa petite phrase (relevée “mot pour mot” dans l’émission précitée du Jeudi 15 Mars 2018) qui m’a fait bondir :
les actionnaires, c’est les parasites de l’économie”.

Croit-il vraiment ce qu’il a dit, ou manque-t-il à ce point de notions économiques élémentaires, du minimum nécessaire à savoir avant d’aborder n’importe quel sujet sociétal et politique, étroitement liés à l’économie ?

En disant cela, comment peut-il être crédible, se poser en donneur de leçon en matière de redistribution des richesses, qui effectivement pose un vrai problème (je m’en explique d’ailleurs souvent sur ce blog) ?

A quoi sert l’actionnaire et peut-on s’en passer ?
  • à financer l’économie ! A part les enfants en bas-âge, tout le monde sait qu’un système économique ne peut se développer, et même se maintenir, sans financement. Acteurs économiques et financiers sont étroitement liés, comme les deux faces d’une même pièce.
  • quand il participe à une introduction en bourse ou une augmentation de capital, il “achète” une partie de l’entreprise (sans quoi celle-ci devrait intégralement se financer par l’emprunt, plus coûteux et parfois plus restrictif). En échange, l’actionnaire a droit et c’est logique, à une fraction des bénéfices de ladite entreprise … si celle-ci en dégage. Contester le fait qu’il puisse par la suite revendre son action, qui n’est autre qu’un titre financier, une valeur mobilière comme pourrait l’être son véhicule, serait contester la propriété. Sachant que cette revente n’est pas systématiquement accompagnée d’une plus-value. Loin de là. En fait, on devrait plutôt appelé une action “valeur à risque financier”.
  • toute “entreprise” est un pari et donc un risque sur l’avenir. Sans cela, point d'évolution, point de progrès, ... qu’il soit d’ordre purement technologique ou social (qui en est la conséquence). Et qui n’avance pas recule.
  • les acteurs financiers dont les acteurs économiques dépendent, font également un pari sur l’avenir. Le rendement de leur placement est intrinsèquement lié au rendement de l’économie. A l’excès, il y a bien sûr la “spéculation”, les acteurs économiques pouvant parier sur tout et dans tous les sens, notamment sur les pertes économiques (pour les actionnaires, c’est la vente à découvert). C’est effectivement moins moral et acceptable. Mais comment encourager la prise de risque “morale” tout en interdisant la spéculation “immorale” ? C’est ce que l’on appel la régulation, mais celle-ci se heurte a de très nombreuses difficultés, à commencer par l’absence de frontière des marchés financiers et l’absence de volonté commune des Etats industriels, notamment lorsqu’ils sont en compétition.    
  • vouloir supprimer l’actionnariat, c’est vouloir supprimer la prise de risque économique, et au final une grande partie, si ce n’est la principale, de ce qui la finance. Vouloir le faire dans un pays sans tenir compte de ce qui se fait ailleurs, c’est tout simplement courir à la perte pure et simple de l’économie nationale et de ses forces vives. Il y avait des pays dans lesquels l’actionnariat a été supprimé : l’URSS (l’ex-Russie). Il en reste encore un où l’économie de marché, du capital, n’existe officiellement pas : la Corée du Nord.
Que risque et que paie l’actionnaire ?

Il risque son capital puisqu’en participant à l’aventure de l’entreprise, il est son dernier créancier, celui qui perdra tout si l’affaire capote. N’est-ce pas normal que ce risque soit rémunéré ?

Quant à sa participation au pot commun fiscal, il est doublement imposé :
  • normalement l’actionnaire a droit aux bénéfices (juste contre-partie du capital qu’il risque dans l’affaire). Mais en fait il n’en touche qu’une partie, celle qui restera après déduction de “l’impôt société” (actuellement, 33.3% des bénéfices). Et encore de cette partie “nette d’impôts”, ne sera "distribuée” que celle que les dirigeants (conseil d’administration, directoire) proposeront en assemblée générale.
  • ensuite cette “partie de bénéfice” sera imposée à l’actionnaire dans le cadre de son imposition personnelle sur ses revenus mobiliers.
Autrement dit, lorsque les médias parlent de 93 Milliards de bénéfices réalisés par les entreprises du CAC40 en 2017, il serait instructif de donner la part d’impôt société qu’elles payent et ce que paieront ensuite les actionnaires du fait de ces bénéfices, distribués ou non. Tout ceci sans parler des charges sociales et autres impôts payés par ces entreprises.
Faut-il donc souhaiter qu’elles ne génèrent pas de bénéfices, … ou qu’elles ne les fassent pas en France ?

Au final, c’est actuellement 63% d’imposition sur son capital placé … à 100% de risque de perte, rappelons-le. Quel “détracteurs du capital” serait prêt à prendre ce risque pour ce résultat ?

Mais que voudraient tous ceux qui fustigent les bénéfices de nos entreprises ? Qu’elles en fassent moins et donc qu’elles soient moins rentables ?

Ha ben oui, que les salariés en touchent une partie sans risque, au détriment de l’actionnaire qui les prend.“Prend le risque que je n’oserai pas prendre (pour raison morale bien sûr) et si ça marche, donne-moi en une partie (tant pis pour toi dans le cas contraire)”.

C’est toujours le cliché de celui qui prône le partage à condition qu’il n’ait rien à partager, qui fustige l’échec d’une prise de risque qu’il n’aurait jamais tenté, qui attend tout des autres sans rien donner de lui-même, qui ne voit les fautes et les erreurs que chez autrui, qui a la critique facile mais reste avare de solutions. 

Et puisque je suis dans les clichés, arrêtons avec celui de “l’actionnaire s’enrichit sur sa chaise longue. Nous ne sommes plus dans les années 1900. Gagner en bourse sans perdre ses économies (cas de 90% des traders particuliers, aussi appelés “petites mains”), réclame énormément de travail. Les gains sont loin d’être assurés, alors que le stress est tout le temps au rendez-vous. Quant au petits “boursicoteurs” comme ils doit y en avoir dans votre entourage, ceux qui placent quelques économies sur du long terme, demandez-leur si c’est réellement rentable.

Ce qui est sûr, c’est que pour un particulier (ou “petite main”), le risque de perte est supérieur aux chances de gains. Seuls ceux qui ne savent pas ce qu’est la prise de risque croient le contraire, tout comme ils croient, derrière la pseudo sécurité de leur emploi, que seul leur patron s’enrichit à leurs dépends.

Reste le cas des “opérateurs institutionnels” (“les grosses mains”), telles que les banques, hedges funds et autres fonds spéculatifs maniant des capitaux très importants, pariant sur tous les marchés financiers, des plus traditionnels aux plus exotiques, et le plus souvent avec de l’argent qui ne leur appartient pas (dont une partie du votre). Ils ont été à l’origine de la crise de l’été 2007 (2008 dans l’esprit du public) dite des “subprimes”, une récession qui a faillit se transformer en dépression pire que celle de 1929 (principal déclencheur de la 2ème guerre mondiale, ne l’oublions pas).

Les gouvernements Européens et US (par le biais de leurs banques centrales respectives) ont ressui à sauver le monde de la catastrophe en apprenant de l’histoire, en ne reproduisant pas les erreurs commises dans les années 30 (État se repliant sur eux-mêmes par l’instauration de mesures de protectionnistes, comme Trump les souhaite aujourd’hui, exactement ce qu’il ne faut pas faire).
Cela, le grand public n’en a pas vraiment conscience.

Par manque de culture économique, les “eurosceptiques” voient l’Europe comme une source de problème alors que c’est au contraire une protection, prêchent la désunions, alors que dans une économie mondialisée c’est exactement le contraire qu’il faut faire (s’unir).

Alors oui, le monde de la finance prend des risques inconsidérés et joue avec l’équilibre de notre civilisation. Oui il est nécessaire et urgent de le réguler et cela ne peut se faire que si tous les pays du monde s’entendent sur des règles communes. Sans cela, les capitaux n’ayant pas de frontières, aucun contrôle n’est possible. C’est bien ce que les États tentent de faire, du mieux qu’ils peuvent (arrêtons avec les théories du complot) et personne n’a la solution miracle. Les utopistes ont bien des solutions ... utopistes.

Oui le monde est injuste et les inégalités sociales dans le monde se creusent. Avec une accélération démographique mondiale qui ne semble pas faiblir, les richesses se concentrent toujours plus dans quelques pays (dont le notre), et dans ces pays, aux mains de quelques privilégies (ce n’est pas à eux qu’il faut en vouloir, mais à un système qui le permet). Alors oui, il est urgent de faire quelque chose et tout le monde y réfléchi encore, mais hors les populistes vendeurs de rêves, personne n’a encore trouvé la recette qui marche.

J’ai depuis longtemps dénoncé un système qui permet une si inéquitable redistribution des richesses économiques.  Pire encore, j’estime que nous atteignons actuellement les limites du supportable, autant moralement et humainement, que purement économiques, limites au-delà tout le système peut s’écrouler. J’y reviens d’ailleurs assez souvent. Je ne suis heureusement pas le seul à le penser, ce qui permet d’espérer que de bonnes idées pour y remédier vont bientôt émerger, que les choses changeront avant que nos sociétés implosent, que nos démocraties disparaissent.
Mais saurons-nous vivre un jour dans une société où le moteur qui fait tourner l’économie qui la maintient, ne sera pas menée par la cupidité ?

Les critiques sur ce qui ne va pas sont légions. Mais les propositions de solutions qui tiennent compte de tous les paramètres à considérer pour qu’elle soient viables, sont beaucoup plus rares. Tous les populistes argumentent leurs programmes sur la critique, jamais sur des propositions viables. Le plus inquiétant est qu’il y a des gens “qui suivent”.

Quant à ceux qui s’insurgent contre la mondialisation, c’est un peu comme les babas cools des années 70 qui pensaient qu’il suffisait de penser “peace and love” et “tout le monde il est beau et gentil”, pour que notre monde devienne subitement celui des bisounours.

Certes la Corée du Nord, à en croire ses propres médias, y est arrivé. Elle a effectivement son propre “système économique” et se fiche (en apparence du moins) de ce que font les autres. C’est un pays sans chômage, où tous les gens sont parfaitement heureux. Personne ne spécule et chacun aide son prochain. C’est le pays des bisounours. Pourquoi les détracteurs du capital et du libre marché ne vont-ils pas y vivre ?

Sérieusement ! Que peut-il advenir d’un pays refermé sur lui-même ? Une harmonisation économique, fiscale et sociale, et donc politique de tous les pays industriels est-elle possible ?
Déjà que l’entente est difficile au sein d’un même pays, l’imaginer sur la planète entière relève de la plus folle des utopies. Dans 10.000 ans, pourquoi pas ? Pour l’heure, il s’agit de compromis et c’est déjà pas si mal.

La mondialisation, qu’elle plaise ou non, est un fait, une résultante économique, et non le résultat d’une volonté politique commune.
Alors autant s’y adapter en essayant de le réguler par l’entente entre Etats, face à des puissances économiques qui elles, ne nous ont pas attendu pour s’entendre.

Finalement, 
  • peut-on supprimé la recherche d’intérêts personnels et égoïstes, sans décourager la prise de risque ?  
  • ... et sans prise de risque, la société peut-elle évoluer et prospérer ? 
  • quant à la justice et les progrès sociaux, peuvent-ils exister sans prospérité ?

Questions simples et raisonnements logiques de base que le “camarade Besancenot” a oublié ou fait semblant de ne méconnaître.