23 février 2010

Économie et chômage : un peu de clairvoyance


Finissons-en avec les clichés du genre « on ne gagne que ce que l'on mérite » et « du travail pour tous ». La crise financière aura au moins eu le mérite de mettre en lumière l'ineptie de la première certitude et la montée internationale du chômage, la dimension utopique de la deuxième espérance. On ne résout pas des problèmes nouveaux avec des conceptions anciennes.

Economie Idées
Tribune : La croissance est-elle la solution au chômage ?
par Frédéric Lutaud
Contre-Info n'est certes pas un site vantant les mérites du capitalisme, mais on ne n'y lit pas que des niaiseries. Pour tout dire, je trouve le plus souvent leurs articles trop orientés, mais celui-ci, abordant un problème de fond de nos sociétés, me semble tout aussi réaliste que logique. 

De mon point de vue (et vous savez que je suis sans véritable tendance politique) cet article met en lumière ce qui me semble depuis longtemps une évidence : plus nos sociétés se mécaniserons, plus elles produiront de richesses et moins il y aura de travail pour l'homme. Le chômage n'est pas une conséquence de mauvais choix politiques, mais la résultante mathématique d'une bonne organisation économique. Mais contrairement à ce qu'il devrait être, bonne organisation économique ne signifie pas bonne organisation sociale.

Produire toujours plus efficacement avec moins de travail, n'est-ce pas le but ultime de toute société organisée ? Toujours plus de richesses produites et moins de travail à se partager : au lieu d'y voir un formidable avantage, nous n'y voyons qu'une avalanche d'inconvénients !
N'est-ce pas absurde ? 

Quand la société humaine avait besoin de la participation de tous, il était normal de partager la production commune (ou richesses) en fonction du travail de chacun. Maintenant « la machine » produit toujours plus avec un besoin humain toujours plus faible. A terme, la totalité de la richesse produite devra-t-elle toujours être partagée entre les seuls individus qui resteront aux manettes ? Cette minorité finira par mourir d'indigestion et la grande majorité, de faim. A moins que le grand nombre ne se révolte et casse la belle machine que des générations entières ont eu tant de mal à construire. Ce sera la famine pour tous.  

Si nous continuons à penser le monde d'aujourd'hui avec les vieilles idées d'hier, si nous persistons à raisonner en termes de « travail-consommation », « actifs-inactifs », « utiles-inutiles », nous irons droit dans le mur. Tous le monde y perdra, riches comme pauvres, car les inégalités grandissantes engendrerons des instabilités sociales et géopolitiques destructives.
Les vrais causes de tous nos « maux de société » ne sont pas la rapidité des évolutions technologiques, mais bien la lenteur de nos sociétés à s'y adapter.

Pour ceux qui n'aurons pas le courage de lire l'article en entier (celui-ci apportant pas mal de données chiffrées que certains vont rapidement trouver rébarbatives),  
quelques extraits :

... entre 1995 et 2002, la production industrielle globale a augmenté de 30 % et la productivité a crû de 4,3 % [7] , tandis que chaque année, l'emploi industriel a chuté dans toutes les régions du monde jusqu'à perdre 31 millions d'actifs. Rien que sur les 6 dernières années, l'industrie française a perdu 476.000 emplois [8], et cela avant la crise des subprimes, alors que la production industrielle n'a cessé d'augmenter sur le territoire national jusqu'en 2008. Partout la productivité détruit de l'emploi.

En trente ans, nous produisons quasiment le double de richesses avec 10 % de travail humain en moins. Alors la France championne du monde de la productivité ? Oui, si l'on en croit les sources du BIT, du moins entre 1980 et 2006, elle arrive en tête du classement : Allemagne + 1,4 %, Etats-Unis + 1,7 % et la France + 2,2 %. Pourtant les entreprises américaines ont investi plus de 1000 Mds de dollars dans l'informatique dans les années 80 et la France a eu un gain de productivité supérieure. Voilà qui contredit le manque de compétitivité de notre économie. Parallèlement le baby boom a augmenté la population active de 23 %.

« La vielle logique qui consiste à dire que les avancées technologiques et les gains de productivité détruisent d'anciens emplois mais créent autant de nouveaux n'est plus vraie aujourd'hui » [9]. La révolution informationnelle et le reengineering sont déjà en train (et plus encore à moyen terme) de réduire drastiquement la masse salariale chez les cols blancs, dans les banques, les assurances, les secteurs de la vente en gros et au détail, de la comptabilité, des centres d'appels, etc... aussi sûrement que l'automatisation a décimé les ouvriers occidentaux.

La mutation de nos sociétés industrialisées se poursuit et nous ne sommes qu'aux prémisses des bouleversements annoncés.
Les pays en voie de développement sont aussi touchés par le transfert des technologies. La Chine a perdu 20 millions d'emplois en 2009 [12] et ce n'est pas seulement le résultat de la crise financière.
« Le rôle des humains comme principal facteur de la production est condamné à diminuer, de la même manière que celui des chevaux dans la production agricole fut d'abord réduit, puis finalement éliminé par l'introduction des tracteurs » disait déjà dans les années 80 le prix Nobel d'économie Wassily Leontief [16]. Trente ans plus tard devons-nous assister impuissants à la « réorganisation du travail » par les marchés financiers ou prendre les devants pour accompagner vers le progrès social le tournant amorcé par la production ?

La droite libérale, aujourd'hui au pouvoir, craint fondamentalement le retour du plein-emploi qui renforce le pouvoir de négociation des travailleurs.
Le Parti Socialiste, en ne démasquant pas le mythe de la croissance comme unique planche de salut de la prospérité économique et sociale, fait le jeu de l'opposition. C'est l'erreur congénitale d'une politique de gauche héritée d'une culture productiviste où l'émancipation de la classe ouvrière passait par le développement des forces productives.

.../...

Si gouverner, c'est prévoir, il nous faut tirer rapidement les conséquences de ce paradoxe qui consiste à produire toujours plus avec toujours moins de monde. La crise financière ne pourra dissimuler très longtemps les racines de la crise économique.

Mais les réalités n'empêcherons pas quelques attardés de continuer à penser « qui veut travailler travaille » et qu'il « faut faire plus d'enfants pour relever l'économie ».

J'allais oublier : « le travail c'est la santé » (c'est ce que disait jadis, le châtelain à ses serfs) et « la liberté par le travail » (c'est ce qu'il y avait de forgé sur l'entrée du camp d'Auschwitz). Nous pourrions aussi en parler avec France Télécom, Thales ou toutes ces autres boites qui savent plus ou moins bien planquer leurs suicidés. 

  
@+
Jack 
Plus on apprend, plus on devrait adopter l'incertitude comme mode de pensée.